Campagne agricole: Quand la magie des chiffres éclipse les réalités du terrain (Abou Kane)

Le  ministre de  l’Agriculture et de l’Equipement rural  a encore ,  lors de la cinquième conférence de presse  du gouvernement,  dévoilé  les statistiques agricoles de la campagne 2020-2021. Ă cette occasion, Moussa Baldé s’est félicité  de ces « résultats définitifs validés lors de la réunion régionale de prévention des crises alimentaires au Sahel et en Afrique de l’Ouest en début du mois d’avril ». Selon lui, le Sénégal a réussi des performances exceptionnelles au niveau de  l’ensemble des cultures. Celles- ci se déclinent comme suit : Riz : 1.349.723 tonnes (+30% de la moyenne des 5 dernières années ) ;Mil : 1.144.750 tonnes (+44%) ; Sorgho : 377.323 tonnes (+64%) ; Fonio : 6761 tonnes (+70%) ;Mais : 761 883 tonnes (+83%) ;  Arachide : 1.797.486 tonnes (+46%) ; Niébé : 253.897 tonnes (+10%) ; Sésame : 36.110 tonnes (+136%) – Manioc : 1.346.474 tonnes (+71%) ; Coton : 20.163 tonnes (+16%) ; Pastèque : 1.677.476 tonnes (+125%) ; Horticulture : 113.000 tonnes exportés. Mieux,  le ministre, très euphorique a  même commenté que «  c’est la meilleure campagne agricole et le meilleur hivernage que le Sénégal ait jamais connus ». Un enthousiasme vite contrarié par des acteurs du monde agricole et rural qui ne se reconnaissent pas dans  la plupart des chiffres avancés par la tutelle.

 En effet, quelques heures après la sortie de M. Baldé, le mouvement « Aar suniou momel (ASM)», une organisation de défense du monde rural a gommé les statistiques agricoles fournies par le département de l’Agriculture.  Cette organisation  a contesté vigoureusement les chiffres produits relativement à l’arachide aussi bien pour la campagne agricole que celle de commercialisation. Ceci, eu égard aux nombreuses difficultés constatées dans la collecte domestique (huiliers) et dans l’exportation des graines.  Dans le même sillage, d’autres  regroupements de producteurs –sous le sceau de l’anonymat- ont aussi corrigé les statistiques avancés par le  ministre de  l’Agriculture et de l’Equipement rural. Ă quelles fins, se demandent d’ailleurs nombre d’acteurs du monde agricole et rural ?   Dans cet exercice d’enjolivement, quelle est la part de responsabilité des agents de terrain en charge de la collecte des données (estimation des rendements et des productions agricoles), et de leurs supérieurs hiérarchiques dans la remontée jusqu’à la DAPSA (Direction de l’analyse  et de la prévision des statistiques agricoles) ? Autant de questions qui turlupinent les esprits dans le milieu agricole et rural. 

La réflexion pourrait  également être  étendue  aux statistiques servies pour le riz.  1.349.723 tonnes (+30% de la moyenne des 5 dernières années), c’est la production stabilisée et rendue publique. C’est une bonne nouvelle en direction de l’autosuffisance alimentaire si  ce chiffre est  avéré, pourrait-on dire. S’il faut reconnaître  les efforts louables consentis ces dernières années par l’Etat  dans les zones rizicoles en termes d’accompagnement des  acteurs de la filière, il est aussi permis de douter de la fiabilité de ce «  bond quantitatif ».Un bref regard sur les contours de la campagne rizicole dans une zone agro écologique aussi stratégique que les Vallées du fleuve Sénégal et de la Falémé. Ă ce jour, le paddy est inexistant dans les greniers, les loumas et les magasins  de stockage au niveau de la moyenne vallée où les ménages ruraux se rabattent sur le riz importé.  Où sont donc passées  les productions déclarées ? Les difficultés de mise en valeur des terres notées au cours des 2 dernières campagnes (cuvettes obsolètes, matériel agricole vétuste, double culture intégrale hypothéquée, faible solvabilité des producteurs etc.)  devraient inciter à plus de prudence.  Un tour dans les grandes cuvettes (Nianga, Aéré Lao, Ndioum, Saldé etc.)  peut renseigner à profusion sur l’ampleur du désarroi des groupements de producteurs dont la plupart ont  été confinés à presque une seule campagne.

En réalité, le  problème des statistiques agricoles officielles est récurrent  et  (re)pose la question de  leur qualité voire de leur fiabilité. Une sérieuse épine   : entre les projections de rendements – productions et les résultats effectifs sur le terrain, il y a beaucoup de choses à dire. Beaucoup de chiffres officiels-ou présumés comme tels-  concernant aussi bien  les productions annuelles  que  les  besoins en consommation, circulent. Entre la consommation apparente et la consommation réelle, et les quantités commercialisées (exportations et carreau-usine), les données fournies ne sont pas toujours explicites .

Abou KANE 

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