LE CRÉDIT EST-IL L’ENNEMI DU DÉVELOPPEMENT ?

Quand la critique de la dette risque de conduire à une dangereuse illusion d’autarcie
Depuis l’annonce de l’accord technique conclu entre le Sénégal et le Fonds monétaire international, une partie de l’opposition politique, conduite notamment par Ousmane Sonko et certains de ses proches, multiplie les critiques contre le nouveau dispositif.
Au centre de ces critiques : le traitement ou la restructuration de la dette sénégalaise.
Le débat est parfaitement légitime. Dans une démocratie, l’opposition a non seulement le droit, mais aussi le devoir de questionner les choix économiques du gouvernement.
Mais il faut éviter une confusion fondamentale.
Critiquer la manière dont un pays gère sa dette est une chose. Présenter l’endettement, le crédit ou la restructuration de la dette comme des maux absolus en est une autre.
Car une question mérite d’être posée : comment un pays moderne peut-il prétendre se développer sans recourir au crédit, aux investissements étrangers et aux financements internationaux ?
La réponse est simple : il ne le peut pratiquement pas.
UN PAYS NE SE DÉVELOPPE PAS EN VIVANT EN AUTARCIE
Il faut sortir d’une conception romantique de la souveraineté économique.
Un pays peut être souverain sans être isolé.
Une économie peut être indépendante dans ses décisions sans refuser les capitaux étrangers.
Et un État peut défendre ses intérêts nationaux tout en empruntant auprès d’institutions internationales.
Le monde économique moderne fonctionne sur le crédit.
Les États empruntent.
Les entreprises empruntent.
Les collectivités locales empruntent.
Les banques elles-mêmes empruntent.
Pourquoi ?
Parce qu’il est impossible d’attendre d’avoir accumulé toutes les ressources nécessaires avant de réaliser un investissement.
Imagine-t-on une entreprise qui souhaite construire une usine et qui décide d’attendre vingt ans avant d’investir, simplement parce qu’elle refuse tout crédit ?
Elle risque tout simplement de disparaître avant d’avoir commencé.
Pour un État, la logique est comparable.
Lorsqu’un pays construit une autoroute, une centrale électrique, un chemin de fer, un port, un réseau d’irrigation ou une université, il réalise aujourd’hui une dépense dont les bénéfices économiques peuvent apparaître sur plusieurs décennies.
Le crédit permet précisément de financer le présent avec les richesses que l’investissement contribuera à produire demain.
LA VRAIE QUESTION N’EST PAS : « FAUT-IL EMPRUNTER ? »
La véritable question est :
« Que faisons-nous de l’argent que nous empruntons ? »
Voilà le cœur du problème.
Une dette destinée à financer une infrastructure productive n’a pas la même nature économique qu’une dette destinée à financer éternellement des dépenses improductives.
Emprunter pour construire une infrastructure qui réduit les coûts de transport peut stimuler l’économie.
Emprunter pour développer l’irrigation peut accroître la production agricole.
Emprunter pour améliorer le réseau électrique peut permettre aux entreprises de produire davantage.
Emprunter pour construire des infrastructures portuaires peut favoriser les exportations.
Mais emprunter indéfiniment pour financer des dépenses courantes sans augmenter la capacité productive du pays finit par devenir dangereux.
Ce n’est donc pas la dette qui est le problème. C’est la mauvaise dette.
La différence est fondamentale.
LES GRANDES PUISSANCES N’ONT PAS CONSTRUIT LEUR RICHESSE SANS CRÉDIT
Il suffit de regarder autour de nous.
Les États-Unis sont lourdement endettés.
Le Japon possède depuis des années un niveau de dette publique extrêmement élevé.
La France emprunte régulièrement sur les marchés financiers.
Pourtant, personne ne prétend sérieusement que ces économies sont condamnées parce qu’elles utilisent le crédit.
Pourquoi ?
Parce qu’une dette doit être analysée en fonction de la capacité d’une économie à produire des richesses et à honorer ses engagements.
Le chiffre de la dette, pris isolément, ne raconte jamais toute l’histoire.
Il faut regarder les recettes de l’État, la croissance, les taux d’intérêt, la durée des emprunts, la structure des créanciers, les investissements réalisés et la capacité future de remboursement.
C’est exactement cette approche que le Sénégal doit désormais adopter.
LA CORÉE DU SUD : EMPRUNTER POUR SE RELEVER
L’exemple de la Corée du Sud est particulièrement instructif.
Le pays a connu une crise financière majeure en 1997 et a dû faire appel à l’aide internationale, notamment au FMI.
Il n’est pourtant pas devenu une économie faible ou dépendante pour avoir bénéficié d’un programme financier international.
Au contraire.
La Corée du Sud a réformé son économie, renforcé ses entreprises, développé ses exportations et investi massivement dans l’industrie, la technologie et l’éducation.
Elle est devenue l’une des grandes puissances économiques mondiales.
La leçon n’est donc pas qu’il faut emprunter sans limite.
La leçon est qu’un financement extérieur peut être un outil de redressement lorsqu’il s’accompagne de réformes et d’une stratégie économique cohérente.
LA CHINE N’A PAS CONSTRUIT SON MIRACLE EN REFUSANT LE CRÉDIT
Autre exemple particulièrement intéressant : la Chine.
Au cours des dernières décennies, Pékin a mobilisé des sommes considérables pour construire des infrastructures, développer son industrie, moderniser ses transports et transformer son économie.
Le crédit a joué un rôle majeur dans cette transformation.
La Chine n’a donc pas construit sa puissance économique en refusant l’endettement.
Elle a utilisé le financement comme un levier de transformation économique.
La question fondamentale n’était pas de savoir si elle devait utiliser du crédit.
Elle était de savoir comment transformer ce capital en infrastructures, en production, en exportations, en emplois et en croissance.
C’est exactement la question que le Sénégal devrait se poser.
LE SÉNÉGAL NE PEUT PAS FINANCER SEUL SON DÉVELOPPEMENT
Soyons réalistes.
Le Sénégal a besoin d’écoles.
Il a besoin d’hôpitaux.
Il a besoin de routes.
Il a besoin d’énergie.
Il a besoin d’eau.
Il a besoin d’irrigation.
Il a besoin d’industries.
Il a besoin de logements.
Il a besoin de transports modernes.
Il a besoin d’investissements agricoles.
Il a besoin de développer ses infrastructures numériques.
Or les recettes fiscales d’un pays comme le Sénégal ne permettent pas de financer immédiatement l’ensemble de ces besoins.
Que reste-t-il ?
L’épargne nationale, les investissements privés, les partenariats public-privé, les investissements étrangers et le financement extérieur.
Refuser par principe une partie de ces instruments reviendrait à ralentir volontairement le développement du pays.
RESTRUCTURER UNE DETTE N’EST PAS FAIRE FAILLITE
C’est probablement ici que le débat politique sénégalais mérite davantage de pédagogie.
Le mot « restructuration » provoque parfois une réaction émotionnelle.
Comme si restructurer une dette signifiait reconnaître la faillite d’un pays.
Ce n’est pas nécessairement le cas.
Une restructuration consiste notamment à réorganiser les conditions de remboursement d’une dette afin de rendre celle-ci compatible avec la capacité financière du débiteur.
Dans la situation actuelle du Sénégal, la question est devenue incontournable après la découverte de plusieurs milliards de dollars de dette qui n’avaient pas été correctement déclarés auparavant. Le FMI estime les montants supplémentaires non déclarés à plus de 11 milliards de dollars.
Le problème est donc réel.
Et il serait irresponsable de faire comme s’il n’existait pas.
Le gouvernement sénégalais a précisément annoncé un Plan de Traitement de la Dette du Sénégal, destiné à restaurer la soutenabilité de la dette et à dégager progressivement des marges de manœuvre pour financer les investissements publics prioritaires.
REFUSER TOUT TRAITEMENT DE LA DETTE : QUELLE ALTERNATIVE ?
C’est là que les critiques doivent répondre à une question simple.
Si l’on refuse la restructuration ou le traitement de la dette, quelle est l’alternative ?
Continuer à emprunter à des taux élevés ?
Réduire brutalement les investissements ?
Sacrifier les dépenses sociales ?
Augmenter massivement les impôts ?
Reporter les remboursements sans négociation ?
Ou emprunter davantage pour rembourser les anciennes dettes ?
Aucune de ces solutions n’est miraculeuse.
La restructuration n’est donc pas nécessairement un signe de faiblesse.
Elle peut être un instrument de sortie de crise.
Tout dépend des conditions négociées, de la transparence du processus et de la stratégie qui l’accompagne.
L’ACCORD AVEC LE FMI N’EST PAS UN CHÈQUE EN BLANC
Il faut néanmoins être clair.
L’accord avec le FMI ne doit pas être présenté comme une victoire absolue.
Il impose des efforts.
Il implique des réformes.
Il exige une meilleure gouvernance des finances publiques.
Et le Sénégal devra démontrer qu’il a tiré les leçons des erreurs du passé.
Le FMI indique que le programme vise notamment à restaurer la stabilité macroéconomique et la viabilité de la dette, renforcer la transparence budgétaire, améliorer la gestion de la dette et soutenir une croissance tirée par le secteur privé.
L’accord technique porte sur environ 2,2 milliards de dollars, soit 1 243 milliards de FCFA, sur 36 mois. Il reste toutefois soumis à l’approbation du Conseil d’administration du FMI et à certaines conditions préalables.
Il faut donc regarder cet accord avec réalisme.
Ni euphorie, ni catastrophisme.
LE VRAI ENJEU : TRANSFORMER LA DETTE EN RICHESSE
Voilà où devrait se situer le véritable débat national.
Si le Sénégal emprunte pour consommer davantage sans produire davantage, la dette deviendra un piège.
Mais si le Sénégal emprunte pour investir, produire, exporter et créer des emplois, le crédit peut devenir un accélérateur de développement.
Prenons l’agriculture.
Un financement permettant d’irriguer des milliers d’hectares, de développer la mécanisation, de construire des unités de stockage et de transformation et de faciliter l’accès au marché peut contribuer à réduire les importations alimentaires.
Même logique pour l’industrie.
Pourquoi exporter du phosphate brut, des produits halieutiques ou des produits agricoles sans chercher à développer davantage leur transformation locale ?
La véritable souveraineté économique commence lorsque l’on transforme davantage sur place.
Et cette transformation nécessite du capital.
LE PÉTROLE ET LE GAZ NE DOIVENT PAS NOUS DONNER L’ILLUSION D’ÊTRE RICHES
Le Sénégal dispose désormais de nouvelles ressources pétrolières et gazières.
Mais attention au piège.
Les hydrocarbures peuvent fournir des recettes importantes.
Ils ne remplacent pas une économie productive.
Ils ne remplacent pas l’agriculture.
Ils ne remplacent pas l’industrie.
Ils ne remplacent pas les entreprises.
Ils ne remplacent pas l’éducation.
Ils ne remplacent pas la formation professionnelle.
Et surtout, ils ne doivent pas devenir une excuse pour continuer à vivre au-dessus de nos moyens.
Le pétrole peut financer la transformation du Sénégal. Il ne doit pas devenir le financement permanent de ses déficits.
LA SOUVERAINETÉ N’EST PAS L’ISOLEMENT
C’est peut-être ici que le débat politique doit retrouver son sens.
Être souverain ne signifie pas dire non à tout le monde.
Être souverain, c’est être capable de négocier.
C’est défendre ses intérêts.
C’est connaître ses forces et ses faiblesses.
C’est choisir ses partenaires.
C’est respecter ses engagements.
C’est surtout être capable de construire une économie suffisamment productive pour ne pas dépendre éternellement de l’aide ou de l’endettement.
La souveraineté économique ne consiste pas à fermer les portes au crédit.
Elle consiste à utiliser intelligemment le crédit pour devenir progressivement moins dépendant.
LE SÉNÉGAL DOIT ÉVITER DEUX EXTRÊMES
Le premier serait de croire que le crédit est toujours mauvais.
C’est faux.
Le second serait de croire que l’endettement est toujours bon parce qu’il permet de financer immédiatement les dépenses.
C’est tout aussi faux.
Entre ces deux extrêmes se trouve une voie beaucoup plus sérieuse :
emprunter lorsque cela est nécessaire, emprunter à des conditions soutenables et utiliser prioritairement l’argent emprunté pour créer davantage de richesses.
Voilà ce que devrait être une véritable doctrine économique nationale.
LE VRAI COMBAT COMMENCE MAINTENANT
L’accord avec le FMI ne réglera pas à lui seul les problèmes du Sénégal.
Il ne créera pas automatiquement des emplois.
Il ne remplira pas les assiettes.
Il ne transformera pas les entreprises.
Il ne modernisera pas miraculeusement l’agriculture.
Il donne cependant au pays une possibilité : retrouver progressivement une crédibilité financière et des marges de manœuvre.
Le FMI estime d’ailleurs que le programme pourrait contribuer à mobiliser d’autres financements de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres partenaires au développement.
Le Sénégal doit donc saisir cette occasion.
Il doit restaurer la confiance.
Améliorer la transparence.
Renforcer la mobilisation des recettes.
Réduire les dépenses improductives.
Protéger les populations vulnérables.
Développer le secteur privé.
Produire davantage.
Exporter davantage.
Transformer davantage.
Et surtout investir dans les secteurs qui permettront demain de rembourser les dettes contractées aujourd’hui.
CONCLUSION : LE PROBLÈME N’EST PAS LA DETTE, C’EST L’ABSENCE DE VISION
Le Sénégal ne doit ni avoir honte d’emprunter ni s’endetter sans limite.
Il doit apprendre à utiliser le crédit comme un outil.
Un marteau peut construire une maison ou casser une porte. Tout dépend de celui qui le tient.
La dette fonctionne de la même manière.
Bien utilisée, elle peut financer le développement.
Mal utilisée, elle peut hypothéquer l’avenir.
Voilà pourquoi le débat actuel ne devrait pas être réduit à une opposition entre « souverainistes » et « partisans du FMI ».
Ce débat est beaucoup plus sérieux.
Il porte sur la question fondamentale de notre avenir :
Que voulons-nous faire de l’argent que nous empruntons ?
Si nous l’utilisons pour consommer, nous transmettrons la facture à nos enfants.
Si nous l’utilisons pour investir, produire et transformer notre économie, nous leur transmettrons des infrastructures, des entreprises, des emplois et une économie plus forte.
Le Sénégal n’a pas besoin de vivre en autarcie.
Il a besoin de devenir productif.
Il n’a pas besoin de refuser le crédit.
Il a besoin de savoir emprunter.
Il n’a pas besoin de fuir ses créanciers.
Il a besoin de négocier intelligemment avec eux.
Et surtout, il n’a pas besoin de transformer la dette en sujet idéologique.
Il doit en faire un instrument au service d’une véritable stratégie de développement.
Car au fond, la question n’est pas de savoir si le Sénégal doit emprunter.
La vraie question est de savoir si le Sénégal saura transformer sa dette en richesse, sa richesse en croissance et sa croissance en progrès pour sa population.
C’est là que se trouve le véritable enjeu.
Et c’est sur ce terrain que le débat politique sénégalais devrait désormais se jouer.
Bakoumba ; éditorialiste et analyste politique
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