Quand le pouvoir d’achat devient une question de stabilité sociale
La scène aurait pu paraître banale. Elle ne l’est pas.
Samedi 5 septembre, plusieurs dizaines de Sénégalais ont marché dans les rues de Dakar pour dénoncer la cherté de la vie. Parti du quartier Castors jusqu’au rond-point Jet d’eau, le cortège a brandi des pancartes, des paniers et des ustensiles de cuisine vides. Les slogans étaient simples et directs : la vie est chère, le loyer est cher, l’électricité est chère.
Derrière ces « paniers vides », il y a surtout une réalité que le pouvoir ne devrait ni minimiser ni politiser trop rapidement : une partie de la population a le sentiment que ses revenus ne lui permettent plus de vivre dignement.
C’est là que commence le véritable problème.
Car une manifestation contre la vie chère n’est jamais seulement une revendication économique. Lorsqu’elle s’installe dans la durée, elle peut devenir une question politique, puis une question de confiance entre les citoyens et l’État.
Le gouvernement doit donc entendre ce message.
Mais il doit aussi éviter une autre erreur : répondre à une colère légitime par des solutions simplistes qui pourraient, demain, aggraver les difficultés qu’elles prétendent résoudre.
LE VRAI PROBLÈME N’EST PAS SEULEMENT LE PRIX : C’EST LE RAPPORT ENTRE LE PRIX ET LE REVENU
On entend parfois dire que Dakar serait devenue plus chère que Paris ou même Dubaï.
Il faut être prudent avec ce type de comparaison. Les niveaux de prix, les habitudes de consommation, les revenus et les services disponibles ne sont pas comparables terme à terme.
Mais cette comparaison contient malgré tout une vérité essentielle.
Ce qui compte pour une famille n’est pas seulement le prix d’un produit. C’est la capacité de son revenu à payer ce produit.
Un kilo de poisson peut coûter moins cher à Dakar qu’à Paris et rester hors de portée d’un ménage sénégalais dont le revenu est beaucoup plus faible.
C’est donc le pouvoir d’achat réel qu’il faut mesurer.
Aujourd’hui, les dépenses essentielles s’accumulent : alimentation, transport, logement, électricité, santé, scolarité.
Et lorsqu’une famille doit consacrer une part trop importante de son revenu au logement, il ne reste plus grand-chose pour nourrir correctement les enfants, payer leur scolarité, se soigner ou faire face à un imprévu.
Une étude récente sur le marché locatif dakarois estime d’ailleurs que 54,4 % des ménages de Dakar sont locataires, contre 23,3 % à l’échelle nationale.
Le logement est donc au cœur du problème.
Mais il n’est pas le seul.
UNE COLÈRE QUI POURRAIT DÉPASSER DAKAR
Pour l’instant, il serait excessif de parler d’une mobilisation nationale.
La manifestation du 5 septembre est restée limitée en nombre. Mais ce serait une erreur de considérer sa faiblesse numérique comme une faiblesse du problème.
Car la question posée dépasse largement Dakar.
Les difficultés liées au prix des denrées, au transport, au logement, à l’éducation et à la santé concernent également les populations des autres régions.
Et les organisateurs de la mobilisation ont déjà annoncé leur intention d’étendre leur action à l’intérieur du pays.
C’est là que se trouve le véritable risque.
Une revendication qui commence dans la capitale peut rapidement trouver un écho dans les autres villes si les citoyens ont le sentiment que leurs préoccupations ne sont pas entendues.
L’État doit donc agir avant que la question du pouvoir d’achat ne devienne un mouvement politique structuré.
Il ne s’agit pas de dramatiser.
Il s’agit de prévenir.
FAUT-IL BLOQUER LES PRIX ?
La première réponse que l’on entend généralement est simple :
« Il faut bloquer les prix. »
La demande est compréhensible.
Mais un blocage généralisé et permanent des prix serait dangereux.
Un prix artificiellement fixé trop bas peut provoquer des pénuries, décourager les producteurs, réduire l’offre et favoriser les marchés parallèles.
À terme, le remède peut devenir pire que le mal.
Mais cela ne signifie pas que l’État doit rester spectateur.
Bien au contraire.
L’État doit intervenir sur les produits essentiels lorsque la situation l’exige, mais de manière ciblée, temporaire et contrôlée.
Il doit surtout s’attaquer à la formation des prix.
Car entre le producteur et le consommateur, combien d’intermédiaires interviennent ?
Quelle marge prend chacun ?
Quel est le coût réel du transport ?
Quelle est la part des taxes ?
Existe-t-il une situation de concurrence réelle ?
Voilà les questions auxquelles il faut répondre.
Il ne faut pas seulement surveiller le prix final. Il faut comprendre pourquoi ce prix est devenu aussi élevé.
IL FAUT CRÉER UN OBSERVATOIRE NATIONAL DU PANIER DE LA MÉNAGÈRE
Le Sénégal gagnerait à créer un véritable Observatoire national du coût de la vie et des prix.
Cet organisme publierait régulièrement les prix d’un panier de produits essentiels dans les différentes régions du pays.
Riz.
Huile.
Sucre.
Pain.
Lait.
Poisson.
Viande.
Légumes.
Transport.
Électricité.
Logement.
L’objectif serait simple : permettre à chaque citoyen de savoir où se situent les prix et pourquoi ils évoluent.
Cette transparence permettrait également d’identifier les abus.
Car lorsque les consommateurs disposent de l’information, les pratiques spéculatives deviennent plus difficiles.
AUGMENTER LES SALAIRES : OUI, MAIS AVEC PRUDENCE
L’autre solution consiste à augmenter les revenus.
C’est indispensable.
Mais là encore, il faut éviter les slogans.
Augmenter brutalement tous les salaires peut avoir des conséquences importantes pour les entreprises et, indirectement, sur les prix.
Il faut donc privilégier une politique progressive.
Les travailleurs les moins rémunérés doivent être les premiers bénéficiaires de la revalorisation.
Il faut renforcer le salaire minimum.
Encourager les négociations salariales.
Améliorer progressivement les revenus des retraités modestes.
Soutenir les familles les plus vulnérables.
Mais il faut surtout réduire les dépenses contraintes.
Car une augmentation de salaire peut être rapidement absorbée par une hausse du loyer, du transport ou des frais scolaires.
Le pouvoir d’achat, ce n’est pas uniquement combien on gagne. C’est aussi combien il reste à la fin du mois.
LE LOGEMENT : LA BOMBE SOCIALE À DÉSAMORCER
Le logement doit devenir une priorité nationale.
À Dakar, la pression démographique et la concentration des activités économiques ont fait exploser la demande.
Or, lorsque l’offre de logements accessibles est insuffisante, les prix augmentent.
L’État doit donc construire davantage, mais surtout construire autrement.
Il faut développer :
des logements sociaux ;
des logements intermédiaires ;
des terrains viabilisés ;
des programmes de logements accessibles aux jeunes ménages ;
des mécanismes de financement adaptés aux revenus modestes.
Il faut également améliorer la régulation du marché locatif.
Mais il faut comprendre une chose essentielle :
on ne fera pas durablement baisser les loyers uniquement en imposant un prix.
Il faut augmenter l’offre.
Plus de logements disponibles signifie davantage de choix pour les locataires et, à terme, une pression moindre sur les prix.
LA MEILLEURE ARME CONTRE LA VIE CHÈRE : PRODUIRE DAVANTAGE
Voilà probablement le cœur de la réponse.
Le Sénégal ne pourra pas éternellement combattre la vie chère en subventionnant la consommation.
Il doit produire davantage.
Davantage de riz.
Davantage de céréales.
Davantage de légumes.
Davantage de lait.
Davantage de viande.
Davantage de poisson transformé.
Davantage de produits manufacturés.
Et surtout, il faut transformer davantage sur place.
Pourquoi importer un produit que nous pouvons produire localement ?
Pourquoi exporter une matière première pour ensuite importer le produit transformé ?
Chaque étape supplémentaire augmente le coût.
La véritable souveraineté économique ne consiste donc pas à fermer les frontières.
Elle consiste à produire suffisamment pour être moins vulnérable aux fluctuations extérieures.
LE PRODUCTEUR DOIT ÊTRE MIEUX RÉMUNÉRÉ ET LE CONSOMMATEUR MIEUX PROTÉGÉ
Il faut également sortir d’un faux débat.
Opposer systématiquement le producteur au consommateur est une erreur.
Le producteur sénégalais doit gagner correctement sa vie.
Mais le consommateur doit également pouvoir acheter à un prix raisonnable.
La solution se trouve dans l’organisation des filières.
Stockage.
Transport.
Transformation.
Distribution.
Coopératives.
Centrales d’achat.
Marchés de gros mieux organisés.
Plus la chaîne sera efficace, plus les coûts pourront diminuer.
Et plus le producteur sera directement connecté au marché, moins les intermédiaires seront nombreux.
LA SANTÉ ET L’ÉDUCATION NE DOIVENT PAS DEVENIR DES PRODUITS DE LUXE
Une politique de pouvoir d’achat ne doit pas se limiter à l’alimentation.
Une famille peut être capable de payer son riz et son huile et se retrouver ruinée par une hospitalisation.
Elle peut parvenir à payer son loyer mais être incapable de financer la scolarité de ses enfants.
Il faut donc agir sur les dépenses sociales.
L’État doit renforcer l’accès aux soins essentiels.
Il doit également développer les cantines scolaires, soutenir les familles modestes lors des rentrées scolaires et favoriser l’accès à une éducation de qualité à coût raisonnable.
La protection sociale n’est pas une dépense inutile. Elle constitue un investissement dans la stabilité du pays.
UNE RÉPONSE EN TROIS TEMPS
Le gouvernement pourrait adopter une véritable stratégie nationale contre la vie chère articulée autour de trois horizons.
À COURT TERME : SOULAGER
Identifier les produits essentiels.
Surveiller leurs prix.
Lutter contre les abus.
Cibler les subventions.
Soutenir temporairement les ménages les plus fragiles.
Agir sur les dépenses de transport, d’énergie et de rentrée scolaire lorsque cela est nécessaire.
À MOYEN TERME : AUGMENTER LES REVENUS
Revaloriser progressivement les bas salaires.
Renforcer le dialogue social.
Soutenir les petites entreprises.
Améliorer l’emploi formel.
Créer des mécanismes permettant aux travailleurs de bénéficier davantage de la croissance.
À LONG TERME : PRODUIRE ET CONSTRUIRE
Augmenter la production agricole.
Développer l’industrie agroalimentaire.
Moderniser les infrastructures.
Construire des logements.
Développer les transports collectifs.
Créer davantage d’emplois productifs.
C’est cette troisième étape qui permettra véritablement de sortir du cycle de la vie chère.
LE GOUVERNEMENT DOIT ÉCOUTER LA RUE SANS GOUVERNER SOUS LA PRESSION DE LA RUE
C’est probablement le point le plus important.
L’État ne doit ni mépriser les manifestants ni céder à toutes les revendications.
Une démocratie solide doit savoir écouter la colère sans se laisser gouverner par elle.
Les manifestants du 5 septembre présentent leur mobilisation comme citoyenne et pacifique.
Il faut donc saisir cette occasion pour ouvrir un véritable dialogue.
Le gouvernement pourrait réunir consommateurs, syndicats, patronat, commerçants, producteurs, transporteurs, associations, collectivités territoriales et experts économiques.
Et leur poser une question simple :
Comment faire baisser durablement le coût de la vie sans mettre en péril l’équilibre financier du pays ?
Cette question exige du courage.
Parce qu’il faudra parfois dire non.
Non aux subventions généralisées.
Non aux solutions faciles.
Non aux promesses impossibles à financer.
Mais il faudra également dire oui.
Oui à la production.
Oui aux salaires décents.
Oui au logement accessible.
Oui à la protection sociale.
Oui à la transparence.
Oui à la concurrence.
Oui à une économie qui profite davantage à ceux qui travaillent.
LA STABILITÉ DU SÉNÉGAL PASSE AUSSI PAR LE FRIGO ET LE PANIER DE LA MÉNAGÈRE
On parle souvent de stabilité politique, de dette, de croissance, de déficit budgétaire et de confiance des investisseurs.
Toutes ces questions sont importantes.
Mais il existe une autre forme de stabilité, beaucoup plus concrète.
C’est celle d’une mère ou d’un père qui sait qu’il pourra nourrir ses enfants à la fin du mois.
C’est celle du salarié qui peut payer son loyer sans emprunter.
C’est celle du retraité qui peut acheter ses médicaments.
C’est celle du parent qui peut inscrire son enfant à l’école sans vendre une partie de ses biens.
La stabilité d’un pays commence aussi dans les cuisines, les marchés et les foyers.
Le gouvernement doit donc prendre au sérieux le signal envoyé par les « paniers vides ».
Il ne faut pas y voir une menace.
Il faut y voir un avertissement.
Car une mobilisation limitée peut rester limitée.
Mais si les citoyens ont progressivement le sentiment que personne ne les écoute, la colère peut changer de nature.
CONCLUSION : NE PAS ATTENDRE QUE LE PANIER VIDE DEVIENNE UN SYMBOLE NATIONAL
Le Sénégal n’a pas besoin d’une guerre entre le gouvernement et les consommateurs.
Il a besoin d’une mobilisation nationale contre les causes de la vie chère.
Cette mobilisation doit associer l’État, les entreprises, les producteurs, les travailleurs et les consommateurs.
Il faut agir immédiatement pour soulager les plus fragiles.
Il faut augmenter progressivement les revenus.
Il faut construire davantage de logements.
Il faut produire davantage.
Il faut transformer davantage.
Il faut réduire les coûts de distribution.
Il faut contrôler les abus.
Et surtout, il faut donner aux Sénégalais une perspective.
Le pire serait de laisser s’installer l’idée que travailler ne permet plus de vivre dignement.
Car lorsque le salaire ne suffit plus à remplir le panier, lorsque le loyer absorbe l’essentiel du revenu et lorsque les dépenses de santé ou d’éducation deviennent insupportables, la question cesse d’être uniquement économique.
Elle devient sociale.
Puis politique.
Le Sénégal est encore à temps d’éviter cette escalade.
La marche du 5 septembre n’est peut-être que le début d’une mobilisation plus large. Elle peut aussi n’être qu’un avertissement ponctuel.
Tout dépendra désormais de la réponse de l’État.
Il ne s’agit pas de tout bloquer.
Il ne s’agit pas non plus de tout subventionner.
Il s’agit de construire une économie dans laquelle les prix restent accessibles, les travailleurs sont correctement rémunérés et la production nationale augmente suffisamment pour répondre aux besoins de la population.
C’est à cette condition que le « panier vide » pourra redevenir ce qu’il devrait toujours être :
un panier rempli par le fruit du travail, de la production et de la prospérité partagée.
Par Bakoumba
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